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A PROPOS DE LA LOI SARRE
ET DES CHIENS DANGEREUX

Le 6 janvier 1999 a été adoptée la loi n° 99-5 relative aux animaux dangereux et errants et à la protection des animaux. Si elle comporte quelques avancées en matière de protection animale ( généralisation de l’obligation de tatouage, statut pour les chats errants, aggravation des peines pour actes de cruauté, moralisation du commerce des animaux ), elle définit d’autre part à l’article 2 deux catégories de chiens susceptibles d’être dangereux : les chiens d’attaque et les chiens de garde et défense, un arrêté ministériel devant par la suite établir " la liste des types de chiens relevant de chacune de ces catégories ", et chacune étant soumise notamment à des contraintes d’accès aux lieux publics.
L’intention en est de réglementer la possession de pitbulls et races voisines, très en vogue actuellement et associés aux problèmes de violence dans les banlieues.

Voici les réflexions que je peux faire à ce sujet en tant que professionnelle de l’éducation canine depuis 1987.

 

Dangerosité du chien

Les différentes races de chiens ont été créées par l’homme dans le but de remplir diverses fonctions, par des croisements privilégiant certains caractères morphologiques et psychiques. On obtint ainsi des chiens de chasse ( avec aujourd’hui de nombreuses spécialisations ), des chiens de troupeau (aussi affectés à la garde), des chiens de traîneau, et plus récemment des chiens de compagnie .

Les molosses, à l’origine, étaient destinés à chasser de gros animaux capables de se défendre (lions, tigres, ours, sangliers et même éléphants ) ; ils furent utilisés dès l’antiquité pour des spectacles de combats où ils affrontaient des fauves, des taureaux, mais aussi leurs propres congénères.
Ils furent donc sélectionnés pour leur force physique ainsi que pour leur aptitude au mordant et leur pugnacité dans le combat. Ces caractéristiques mentales persistent donc plus ou moins chez les races molossoïdes à l’état latent, et en font des chiens potentiellement bagarreurs entre individus de même sexe, capables d’attaquer de gros animaux, et dotés d’un tempérament affirmé.

En ce qui concerne l’agressivité potentielle envers l’être humain, elle n’est pas plus élevée que dans d’autres races. Chez tous les chiens un comportement agressif envers l’homme ( maîtres ou tierces personnes ) peut se déclencher en cas de mauvaise socialisation à l’espèce humaine, d’erreurs éducatives ou bien sûr de dressage intentionnel. Évidemment les conséquences d’une agression sont fonction de la puissance de l’animal et de sa détermination.

 

Rôle du maître

Il faut d’abord insister sur le rôle de l’éleveur qui a en charge la socialisation précoce des chiots, la plus déterminante. Un chiot insuffisamment familiarisé avec l’homme ou avec ses congénères à l’âge de trois mois est déjà un animal à problèmes.
Si l’éleveur a correctement socialisé le chiot, ce processus doit se poursuivre ensuite par des contacts fréquents et positifs avec les gens ( hommes, femmes, enfants, personnes âgées...), le chiot ne doit pas rester isolé du monde extérieur.

La seconde responsabilité du maître est d’éduquer sérieusement son compagnon en établissant des règles hiérarchiques et un code de communication efficace ; c’est d’autant plus indispensable que le chien est lui-même dominant et cherche donc à s’imposer.

Le troisième facteur est aussi capital : il s’agit de voir quelles aptitudes du chien on souhaite développer. Il est clair que les activités de mordant où on encourage le chien à tirer sur un objet tenu par une personne au départ, à sauter pour l’attraper, à s’y accrocher tout en grognant renforcent énormément le potentiel agressif du chien, d’autant plus que ces " jeux " sont fortement appréciés et récompensés par le maître. Si parallèlement le chien est amené à vivre des situations de conflit entre son maître et d’autres personnes ou même dans une ambiance quotidienne elle-même chargée en agressivité, le pas sera vite franchi pour qu’il s’en prenne aux humains .

Il existe d’autre part une évolution du chien dans le temps. La plupart des pitbulls ou autres " chiens de combat " ne commencent à poser de véritables problèmes qu’entre l’âge de la puberté ( de six mois à un an ) et celui de la maturité (deux à trois ans ), du moins en ce qui concerne les rapports avec les chiens de même sexe. Les maîtres ne savent pas toujours prévenir la première bagarre sérieuse et ensuite le processus est enclenché.

Pour ce qui est des agressions de personnes, il faut savoir que le maître provoque souvent, à son insu, la mise en place d’un comportement d’ " hyperprotection " à son égard, par un phénomène très simple et malheureusement courant : le maître veut retenir son chien pour éviter qu’il saute sur un passant ou courre après un jogger par exemple : quand la personne s’approche il tire son chien contre lui par la laisse ou le collier et lui parle d’une voix stressée : le chien en déduit que la personne, et ceci d’autant plus qu’elle est isolée, constitue un danger : il cherche donc à la faire fuir pour protéger son maître. Au bout d’un certain temps le chien aura tendance à agresser les gens même s’il n’est pas tenu... Chez certains molossoïdes (rottweiler par exemple ), l’instinct de défense du maître est très présent et ne demande qu’à s’exprimer.

 

Dressage à l’attaque-défense

Pour moi la distinction entre chiens d’attaque d’une part et chiens de garde et défense d’autre part n’a pas de sens.

Au niveau des races, la classification n’est pas basée sur cette notion et de nombreuses races appartenant à des groupes différents peuvent pratiquer aussi bien l’attaque que la garde et la défense.

Mais de plus le dressage est le même pour toutes ces activités : les exercices pratiqués à la base sont les mêmes que l’on veuille dresser le chien à intervenir pour défendre son maître contre un agresseur, à garder un objet ou à intercepter un malfaiteur en fuite. D’ailleurs, en général on lui apprendra les trois.
Le seul cas différent est celui où le chien est seulement utilisé comme moyen de dissuasion, c’est-à-dire qu’il se contente d’aboyer et de menacer ( pour une garde d’habitation par exemple ). Ce comportement est naturel et donc quasi-spontané chez de nombreuses races.

En ce qui concerne le dressage à l’ " attaque-défense " et plus globalement les exercices ou jeux de mordant, je pense qu’ils auront généralement des conséquences néfastes si on les pratique trop tôt, c’est-à-dire sur des chiens trop jeunes ( avant dix-huit mois ), ou que le maître ne contrôle pas déjà parfaitement ( c’est-à-dire avant ou en même temps que le dressage à l’obéissance ), ou encore bien entendu sur des chiens déséquilibrés présentant des signes de crainte ou d’agressivité.
D’autre part, les gens sont souvent tentés de tester les réactions apprises par leur chien lors de ces entraînements dans la vie quotidienne : ils déclenchent ainsi, pour " voir " ou pour s’amuser, le comportement agressif du chien alors que la situation ne le justifie pas, si bien que le chien ne sait plus faire la différence entre amis et ennemis et devient dangereux.

Il n’est pas impossible néanmoins d’obtenir un chien dressé à l’attaque-défense qui reste équilibré et qui soit un excellent compagnon, à condition que cette activité soit abordée comme un " sport " pratiqué dans l’esprit des arts martiaux, et soit dirigée par des maîtres ( et des dresseurs ) particulièrement équilibrés eux-mêmes, compétents et disponibles, ce qui n’est pas le cas de tout le monde.

 

La loi est-elle une solution ?

Il est clair que le problème à la base ne vient pas du chien. Un molossoïde bien socialisé et bien éduqué pourra être un très bon compagnon, même s’il faudra toujours rester vigilant en ce qui concerne ses relations avec les chiens de même sexe.
Mais on n’obtient un tel résultat que dans d’excellentes conditions qui ne sont pas toujours réunies : de tels chiens ne peuvent pas être correctement pris en main par des néophytes, des adolescents, des personnes elles-mêmes perturbées ou des gens qui n’ont pas le temps ou la patience nécessaires pour s’en occuper.

Dans les cités, il est évident que des chiens de ce type, élevés par des jeunes garçons en manque de reconnaissance et de points de repère, qui cherchent à s’affirmer et communiquent presque naturellement entre eux et avec l’extérieur par la provocation verbale et gestuelle, vont être amenés à poser des problèmes.

C’est vraiment dommage car le chien peut être à l’inverse un excellent médiateur pour apprendre à communiquer, à se responsabiliser, à se contrôler, à se concentrer, à s’accepter soi-même pour s’ouvrir aux autres comme on le voit quand on fait appel à lui pour venir en aide aux enfants autistes, aux handicapés, aux personnes âgées, parfois même aux malades dans les hôpitaux et aux détenus dans les prisons !

J’ai envie de dire aux jeunes des cités et d’ailleurs : si vous aimez vraiment les chiens, pourquoi vous focaliser sur un seul type de chien alors que le choix existe entre des centaines de races ? Ne s’agit-il pas en fait d’un phénomène de mode où chacun imite les autres au détriment de la diversité ? Et n’y a-t-il pas autre chose d’intéressant chez un chien que son mordant ? Je crois que la société, en vous refusant la place à laquelle vous avez droit, vous a amenés à confondre " être craint " (la crainte engendre la méfiance et souvent la haine) et " être respecté " (le respect attire la confiance ). On peut se valoriser grâce à son chien dans bien d’autres activités : agility-dog, flyball, frisbee, canicross, pistage par exemple et occuper son temps libre d’une manière constructive en fonction de la personnalité de chacun...

En revanche je ne pense pas qu’une nouvelle loi soit une solution efficace pour résoudre ce type de problème : à mon avis elle sera contournée et l’interdiction renforcera le trafic et partant les mauvaises conditions d’élevage des chiots.

Selon moi l’action la plus urgente serait de consacrer les moyens répressifs à la lutte contre les combats de chiens organisés un peu partout en France, pour cela la loi existait déjà et pourtant ils restent mystérieusement impunis. Il faudrait aussi s’en prendre sérieusement au trafic des chiens en général, qui représente des sommes colossales.

D’autre part la Société Centrale Canine a instauré un Certificat de Sociabilité et d’Aptitude à l’Utilisation qui sera proposée aux propriétaires de races d’utilisation désirant pratiquer avec leur compagnon les différentes disciplines en Club. C’est une bonne initiative ; il faudrait bien sûr que ce certificat soit obtenu avant de commencer tout travail de mordant.

On pourrait envisager, dans le cadre d’une application beaucoup plus rigoureuse qu’elle ne l’est actuellement de l’obligation de tatouage des chiens et donc de l’identification de leurs propriétaires, de proposer aux maîtres un minimum de formation de " conduite du chien ", comme on apprend à conduire un véhicule.
Bien sûr de telles mesures demanderaient beaucoup plus d’efforts qu’une simple extension de la répression, qui d’ailleurs à mon avis ne sera pas plus concrétisée qu’elle ne l’est actuellement pour tous les délits concernant les chiens.

En revanche je crains qu’un effet pervers d’une telle loi soit une limitation supplémentaire à la " place " accordée à nos compagnons canins dans le monde moderne, qui a tendance à se réduire comme une peau de chagrin. Un chien, quelle que soit sa race, a besoin de s’ébattre quotidiennement en liberté et d’avoir des contacts sociaux naturels avec ses congénères ; s’il vit en ville il ne peut pas être constamment tenu en laisse au risque que la frustration tourne à l’agressivité : il est certain que l’ " intégration " des chiens n’en serait pas favorisée.

La solution ne passe donc pas par des mesures restrictives voire punitives envers les chiens qui pénaliseraient aussi des animaux sociables et contrôlables car bien éduqués par des propriétaires responsables, mais par l’éradication des combats et la formation des maîtres .